Analyse: écologie: et si la solution était d’aimer la nature?

L’être humain, victime et porte-parole d’une pensée écologique dépassée

 

L’expulsion récente des occupants de la ZAD de Carnet, en Loire Atlantique, le 23 mars, fait ressurgir un débat important de notre époque: celui du droit humain à occuper la nature. Ce débat s’inscrit dans une série plus large de zones à défendre établies par des militants sur des zones naturelles menacées de destruction.

ZAD Notre-Dame-Des-Landes résistance écologie
la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Source: [https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Against_the_Airport_and_its_World.jpg]

Depuis six mois, ces terres sont occupées par des militants qui s’opposent à un projet industriel de grande ampleur: la construction d’un port sur 110 hectares. Ces derniers temps, la lutte s’était intensifiée, l’expulsion se faisant de plus en plus imminente. Voilà chose faite, l’ironie dans tout ça étant que le fameux projet a pour but de développer… les énergies marines renouvelables.

Selon moi, la perspective de bétonner une surface immense de zones humides, dans une région de plus en plus en proie à la disparition de sa biodiversité, reflète l’un des plus grands paradoxes du projet écologique en Europe: celui d’articuler le développement d’entreprises mortifères pour la nature et la lutte pour sa préservation.

Peut-on encore penser l’écologie uniquement en terme de régulation de l’économie, d’énergies renouvelables, d’impact carbone? Cette manière si particulière de concevoir les rapports entre l’humain et son environnement s’épuise dans ses propres contradictions. Comment concevoir un rapport harmonieux avec la nature lorsque l’activité humaine, aussi écologique soit-elle, se conçoit elle-même comme une nuisance, l’écologie ne consistant qu’à en diminuer l’impact sans remettre en question la pertinence même de ces actions? Autrement dit, à quoi sert-il de concevoir des projets « écologiques » si ces derniers impliquent de détruire un havre immense de biodiversité?

C’est ce phénomène dont MrMondialisation pointe l’ironie, au sein de ce qu’il nomme « capitalisme vert »: un système qui s’inscrit dans le continuum de l’économie actuelle, prétendant lutter contre la catastrophe environnementale sans rien y changer en réalité, quand il n’empire pas les choses.

Car en vérité, la pensée écologique ne parvient pas à porter ses fruits sur le plan politique car elle est enfermée dans un cruel dilemme duquel il faut l’extraire si l’on veut avancer en élaborant de nouvelles stratégies d’organisation de nos espaces naturels et de nos modes de vie

Détruire la planète ou rogner sur son confort: le cruel dilemme de la pensée écologique contemporaine

ours pyrénées
La réintroduction de l’ours dans les Pyrénées fait encore débat. Pourtant, ce prédateur est un acteur nécessaire à l’équilibre des écosystèmes. Source: [http://www.naturemp.org/Ours-l-Europe-a-lance-une.html]

La pensée écologique en occident hérite d’une pensée qui distingue l’être humain de son environnement. Selon François Gavillon, cette pensée d’une nature et d’une culture séparées l’une de l’autre s’inscrit dans l’antique ségrégation entre le réel et la pensée, le matériel et l’immatériel, et, par glissement métaphorique, entre l’humain (être de culture) et son environnement (monde matériel). Mon hypothèse est que nous ne nous sommes toujours pas affranchis de cette pensée. Sans en avoir conscience, nous reprenons ces vieux schémas mentaux dont l’idéologie complètement dépassée constitue un handicap considérable à l’élaboration d’un nouveau rapport entre l’humain et son environnement.

A ce stade, les uniques solutions pensées comme viables par des acteurs majeurs de notre société – Bill Gates, entre autres– sont tournées vers l’innovation scientifique, et plus spécifiquement technique: transports toujours plus individuels mais électroniques, énergies « propres ».  La préservation de notre biodiversité et la diminution de notre empreinte carbone sont pensées comme des corvées auxquelles les politiques et le peuple doivent se soumettre et les industriels se soustraire, lorsqu’ils n’y voient pas une aubaine économique.

L’écologie est une question sociale avant tout

 

Je ne suis pas pour la convergence systématique des luttes. Bien souvent, certaines personnes mettent en lien deux causes qui n’ont rien à voir pour gagner en masse militante, sans que la cause y gagne nécessairement  en cohésion. Pourtant, il faut bien admettre qu‘écologie et cause sociale sont liées. Beaucoup d’articles ont circulé sur le sujet: « l’écologie des riches » est presque devenue une locution figée tant elle est utilisée par des journalistes de tous bords. A gauche comme à droite, le bon sens fait admettre à tous l’importance des moyens financiers d’un individu dans le panel de choix « écologiques » qui s’offre à lui. La réduction de notre empreinte environnementale va de pair avec l’accès à certains services.

disparition service public ligne sncf train Provence
En Provence, la rame « Alpazur » de la SNCF assurant la liaison Digne-Genève risque de disparaître au profit de l’allongement d’une nationale. Source: [http://raildusud.canalblog.com/archives/2020/10/10/38573372.html]

L’accès aux transports en commun suppose de vivre dans une ville qui en propose, où le loyer est souvent plus cher qu’en campagne. La possibilité d’acheter bio et local va de pair avec la taille de notre porte-monnaie, et ce même en diminuant la quantité de viande consommée dans le foyer. De plus, cela suppose une certaine liberté au niveau des horaires de travail, les marchés locaux ayant souvent lieu en semaine. Bien souvent, les foyers moyens abandonnent, happées par des préoccupations qui influencent leur vie de manière immédiate: travail, enfants, ménage… c’est un fait.

On peut remettre en question le refus de faire des sacrifices au nom du bien-être de la planète: je pense, quant à moi, que ceux qui en ont les moyens doivent ouvrir la voie à ceux qui ne les ont pas. En donnant l’exemple. En mettant en place des initiatives accessibles à tous. Pas en portant des jugements sur les comportements d’autrui. Nous n’avons aucun droit d’exiger des comportements « écologiques » d’individus auxquels on arrache le droit d’accéder à la nature qu’ils sont censés protéger. Ni l’État français, ni les entreprises pratiquant le greenwashing intensif, n’ont le droit d’exiger des gens ces sacrifices. Pas dans une société où il existe des enfants parqués dans des HLM de vingt mètres de haut depuis leur naissance qui n’ont jamais vu une grenouille ou une vache. Pas dans un monde où le premier pied que la majorité des citoyens mettent à terre chaque matin atterrit sur du béton.  Pas quand on arrache aux gens les seuls havres de biodiversité qu’il leur reste. A ce titre, l’écologie sera sociale ou ne sera rien.

magasin vrac écologique écologie pâtes sans emballage
Faire ses courses dans des magasins de vrac réduit considérablement notre consommation d’emballages. Pourtant, ce type de commerce, souvent onéreux, est surtout présent dans les grandes villes. L’accès des populations les plus pauvres et les plus isolées à ces produits est donc fortement compromis si l’offre ne se développe pas davantage.

Nous ne sommes pas une espèce en marge du reste du vivant, comme nous aimons le penser

Or, comme on l’a vu, l’écologie ne se résume pas à nos choix de consommation. A aucun moment la nature des rapports que notre société entretient avec le reste de la biosphère n’est questionné par nos politiques et nos médias, et c’est bien là le cœur du problème. Le XXIe siècle a réduit la notion d’écologie à un idéal de consommation alors que l’écologie est bien plus que ça. Et pour illustrer mes propos, rien de plus pertinent que de revenir à l’étymologie du mot. « Écologie » vient du préfixe « oikos », qui veut dire maison, adjoint au suffixe « logie » (étude, discours, science). Littéralement, « écologie » serait donc « l’étude de la maison ».

Mais de quelle maison s’agit-il? Comme vous vous en doutez, il ne s’agit pas de la maison prise dans son sens moderne littéral, mais bien de la « maison » au sens large, la Terre mère qui abrite l’ensemble des êtres vivants. Cette conception élargie de la notion de « maison » a tout à nous dire sur la manière dont on devrait concevoir nos liens avec la Terre: cette dernière n’est pas une chose extérieure à nous, fragile et à protéger, mais bien le lieu où tout être humain survit et s’établit, tout comme le lieu que nous habitons au quotidien. Un appartement ou une maison nous est nécessaire: il ne nous viendrait jamais à l’esprit d’endommager ces lieux de vie pour obtenir un confort court-termiste. Alors pourquoi le faisons-nous avec le reste de notre environnement? Car s’il est bien un point commun entre tous les êtres du monde, c’est le fait d’avoir besoin de la Terre pour survivre. La Terre est notre maison à tous et nous devons l’entretenir pour qu’elle reste en bon état.

L’écologie se définit donc en tant que discours savant sur les relations entre les êtres vivants et leur environnement. Autrement dit, il s’agit de l’étude des écosystèmes. Si l’écologie est devenu un concept politique, c’est parce qu’il a été institué en tant que tel dès l’émergence d’une prise de conscience: celle du danger que courent nos écosystèmes à mesure que nous les détruisons.

Toute espèce qui évolue et se reproduit trop est potentiellement expansive et devient nuisible pour le reste de l’écosystème qui a besoin d’équilibre pour être en bonne santé. Or, lorsque nous bétonnons des terres et lorsque nous saccageons des prairies pour y instaurer des champs destinés à la monoculture, nous réduisons fortement le nombre d’espèces vivantes et d’individus de chaque catégorie que ces lieux abritent, animaux et végétaux confondus. C’est ainsi que l’équilibre entre les espèces est perturbé.

Sabrina Krief est primatologue au parc national de Kibale en Ouganda. Dans une interview qu’elle donne pour Le Monde, elle livre son ressenti à propos du cloisonnement entre la jungle et les vilsages alentours: selon elle, ce modèle n’est pas viable et fragilise les populations dont l’accès aux ressources est déjà fortement compromis, les obligeant à concentrer une forte activité agricole sur des parcelles réduites.

 

Or, un écosystème est comme une machine: il a besoin de tous ses rouages pour fonctionner. Certains dirons que l’espèce humaine est un nuisible, donc qu’il doit disparaître de la surface de la terre. De plus en plus, les militants pour l’écologie peinent à penser un écosystème incluant l’homme: ces théories pessimistes, qui fleurissent de plus en plus sur les médias et les réseaux sociaux, favorisent le braquage de nombreuses personnes, politiques compris, qui finissent par refuser la réalité de la destruction des écosystèmes qui va de pair avec le changement climatique: c’est le climato-scepticisme.

Ce qui empêche une conception positive de l’écologie

 

Un débat sans nuances

Si on généralise, on a donc une polarisation du débat écologique, avec des partis qui s’inscrivent dans deux pensées extrêmes: d’un côté ceux qui, prétextant un complot ou refusant de prendre en compte des études scientifiques pourtant irréfutables, prônent la continuité de notre modèle de société actuel; et de l’autre les écologistes au sens politique et militant du terme, en colère contre l’espèce humaine toute entière et favorables à une régulation drastique de l’économie ainsi qu’à des mesures de protection de l’environnement majoritairement pertinentes, souvent irréalistes et parfois inenvisageables d’un point de vue politique ou économique.

Je pense que c’est cette dualité et l’absence de nuance qu’elle recouvre qui paralyse aujourd’hui le débat écologique. La dispute entre deux partis de l’extrême, ente les pro-mesures et les anti-mesures, aboutit à des compromis qui, bien qu’ils fassent progresser l’économie en faveur d’une plus grande sobriété écologique, peinent à élaborer un modèle de société à la fois humaniste et respectueux de l’environnement.

A choisir, mieux vaut s’inscrire dans la pensée de ceux qui souhaitent préserver l’environnement quoi qu’il en coûte. Or, comme on le voir aujourd’hui, le mouvement écologiste, bien que populaire, ne rencontre pas l’adhésion de la majorité de la population dans la mesure où il implique de nombreuses privations et de très grands sacrifices pour les citoyens, sans contrepartie politique, quand il ne propose pas un changement de société aux antipodes de la notre, presque idyllique: permaculture généralisée dans un pays ou la sécurité alimentaire repose en grande majorité sur l’usage de produits phytosanitaires, accès « pour tous » à son petit potager familial dans un pays relativement petit et ne pouvant contenir assez de terres pour que chacun puisse accéder à un terrain suffisamment grand, réduction de l’utilisation de la voiture individuelle face à l’absence d’offre de transports en commun sur la plus grosse partie du territoire, etc.

L’écologie politique: un modèle basé sur l’idéal de sacrifice

Dans notre monde devenu trop complexe, la plupart des mesures prônées sont inenvisageables tant est grand le nombre de jalons qui les bloquent. Par ailleurs, le retour à un modèle de société agricole où (presque) tout le monde cultiverait ses terres, n’est pas forcément souhaitable, ni souhaité par une large majorité de la population. La ville malgré ses inconvénients comporte son lot de bénéfices: anonymat, culture, accès à des rencontres variées constituent aujourd’hui l’un des socles de notre vie en société. Peu de gens seraient prêts à voter pour un modèle de vie qui implique d’y renoncer totalement.

cité dortoir
Photographie panoramique de Chanteloup-les-Vignes. Cette commune située dans les Yvelines est une cité dortoir: plus de 10 000 habitants vivent dans cette ville dénuée d’activité économique, uniquement destinée à l’hébergement d’habitants travaillant dans les grandes villes aux alentours. Source: [https://fr.wikipedia.org/wiki/Chanteloup-les-Vignes]

Certes, la préservation de notre belle planète doit s’inscrire dans un véritable projet politique sur le long terme et s’accompagner d’un changement de mœurs et de modes de vie. On ne peut pas faire de la question climatique un enjeu transversal, facultatif. L’écosystème est le pilier d’absolument tout. L’écologie doit s’emparer de la politique, et non l’inverse. Elle doit surtout s’articuler avec la question du bien-être humain, donc prendre en compte les enjeux sociétaux de la crise écologique.

Pour autant, il est important de savoir quelle direction prendrait une société soucieuse de cultiver des relations harmonieuses avec son environnement. S’il est objectivement impossible et peu souhaitable de se baser sur le modèle écologique individualiste en invitant chaque famille à atteindre l’autonomie alimentaire dans son coin, faisant fi de la cohésion sociale, il est en revanche possible d’envisager un reboisement et un réaménagement des villes qui favoriserait des déplacements piétons sécurisés, des échanges sociaux qualitatifs et surtout une connaissance et un accès certains à certaines ressources communes telles que potagers, vergers et plantes comestibles.

Pour avoir envie de protéger la nature, il faudrait déjà y avoir accès!

 

Car en effet, si l’on ne veut pas que l’écologie devienne un nouveau totalitarisme, il convient d’obtenir l’appui des citoyens. Ce projet implique de redéfinir notre rapport au monde et à notre environnement. Ce changement de mentalité en France n’implique donc pas seulement une régulation de l’économie, mais également un réaménagement drastique des villes et communes dans lesquelles nous évoluons quotidiennement. A quoi bon, en effet, essayer de lutter contre l’appauvrissement de la terre qui nous permet de vivre et le massacre délibéré d’êtres vivants– insectes, animaux, végétaux- si c’est pour nous penser nous comme des êtres disséminés et à part de la nature sauvage à laquelle nous n’appartiendront plus jamais? 

De plus en plus, on en vient à penser l’être humain comme une sorte de résidu d’une société entièrement tournée vers la technologie: nous passons l’intégralité de nos journées dans des transports ou bien devant des écrans, nous nous empilons dans des appartements surélevés au sein de villes bondées, nous nous interdisons l’accès à la nature- au sens de microcosme en bonne santé, c’est-à-dire une terre résiliente, non appauvrie, abritant en nombre des espèces vivantes, animales et végétales: prairies, forêts, lacs, côtes, parcs non bétonnés. Ce qui ne rime pas forcément avec la sanctuarisation de tout espace au nom de la sauvegarde d’une nature prétendument sauvage (à comprendre: une nature sans l’homme). L’homme doit prendre place dans chaque espace terrestre tout en se raisonnant pour laisser le leur aux autres espèces. Ne laissons pas le tout-forêts, ou le tout-béton, être les deux seuls moyens d’appropriation de l’espace sauvage par l’homme. Laissons une partie de nos champs aux animaux, mais ne nous en privons pas. Coupons certains arbres dans les forêts, mais pas tous. Arrêtons de penser que nous sommes incapable de maîtriser notre désir de domination totale sur tous les espaces que nous habitons, que nous ne pouvons pas, pour évoluer, collaborer avec le reste du vivant sans le détruire.

Par les écologistes, d’aujourd’hui, l’empreinte humaine est pensée comme une aberration qu’il faudrait réduire ou éliminer.  A ce titre, le discours écologique est d’abord un discours de l’urgence: « il faut que », « arrêtons de », etc. La seule alternative à la pollution semble être la culpabilisation. Si cette culpabilisation a une utilité au niveau politique parce qu’elle permet l’émergence de nouvelles loi, elle n’a aucun sens lorsqu’elle est portée au niveau des individus. Comme beaucoup d’animaux, l’être humain fonctionne de manière mimétique, c’est-à-dire en imitant ses semblables. La société occidentale étant capitaliste, cela na aucun sens d’espérer que la majorité des individus adoptent un mode de vie à contre-courant de ce qu’on leur inculque. Seul un petit nombre de courageux militants oseront s’exposer à la privation, au rejet, aux critiques et aux nombreux obstacles que ces engagements impliquent: payer plus cher ses courses éthiques et bio, passer eux heures dans les transports en campagne au lieu d’une demi-heure dans sa voiture, renoncer à sortir au fast-food avec ses amis (désocialisation). Pour l’instant, malgré la bonne volonté du peuple à proposer des mesures concrètes, il semblerait que notre système politique s’oppose à de véritables actions pour faire évoluer la question écologique, reportant cette responsabilité sur les petites actions individuelles. C’est le fameux mythe de l’effet colibri: chacun croise les doigts pour que son voisin adopte les bonnes habitudes. Ce qui n’arrivera jamais, bien évidemment: ne nous attendons pas à des résultats différents en faisant sans cesse la même chose.

L’agrculteur et essayiste Pierre Rabhi a popularisé la légende amérindienne du Colibri. Face à un feu de forêt, l’oiseau se précipite pour l’éteindre, déployant des efforts démesurés pour une tâche qu’il ne pourra parvenir à accomplir seul. « Faire sa part » est ainsi devenu un crédo dans nos sociétés occidentales, penchant vers un idéal écologique individualiste occultant la cohésion collective et le rôle des instances politiques dans la lutte environnementale. Source: [https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pierre_Rabhi.jpg]

Et après?

Allons-nous passer nos vies à nous auto-flageller et nous priver de tout pour le restant de nos jours sans que rien ne change autour de nous? Personne n’a envie de changer de vie pour ça. Pour être le seul à faire des efforts et à souffrir tout en voyant son entourage s’en foutre allègrement de l’environnement. Pourtant, nous oublions quelquefois que si nous devons nous soucier de la terre, c’est avant tout parce que nous l’habitons. L’explosion d’une planète n’abritant aucune vie ne nous plonge pas dans le désespoir pour la simple et bonne raison que nous n’y vivons pas. La planète nous fournit en eau, en bois, en ressources. Tout ce que nous possédons a un jour poussé ou été extrait de la terre. Nous avons besoin d’elle, et pas seulement parce qu’elle contente nos besoins.

Nos liens avec notre belle planète ne s’arrêtent en effet pas à la dimension matérielle. Psychiquement et émotionnellement, nous sommes aussi liés à elle. Les premières religions du monde étaient liées à l’environnement et suivaient le rythme de ses transformations saisonnières. Avant de fêter Noël les germaniques fêtaient Yule, le solstice d’hiver. Cette fête païenne était fortement liée au culte de la nature et de ses changements. De même, la célébration des cerisiers en fleurs s’inscrit dans la culture populaire japonaise, et chacun et chacune se pressent dans les jardins et les parcs pour voir éclore ces magnifiques boutons roses, signes d’un renouveau.

Donner vie à une nouvelle conception du lieu

 

Lawrence Buell est un chercheur américain spécialiste de l’écologie dans la littérature. Ses recherches l’ont mené à théoriser les différentes manières qu’ont eu les hommes de s’attacher à la nature. Cette dernière varie selon les époques et le lieu habité.

Auparavant, dans les sociétés agricoles, les habitants n’avaient pas accès aux moyens de transports d’aujourd’hui. Ils se contentaient de travailler, dormir et pratiquer leurs loisirs au même endroit. Le lieu où ils vivaient était donc précieux à leurs yeux. Chaque mètre carré, chaque parcelle de la nature observée était connue par cœur des populations. Dès lors, ce que Lawrence Buell nomme « modèle traditionnel du lieu«   se conçoit sous la forme d’une série de cercles concentriques: plus on s’éloigne du centre du premier cercle (le foyer), moins l’environnement alentour est connu des populations. Les chemins de terres concentrés autour des fermes appartenant aux riverains, les endommager n’était pas concevable puisque on en avait besoin. De même, les déplacements se faisant majoritairement à pieds, les émissions de dioxyde de carbone étaient très légères, voire inexistantes. Il était rare, par exemple, de se déplacer d’une région à l’autre; les déplacements en ville étaient occasionnels, principalement pour vendre des denrées.

Avec la mondialisation et la récurrence des échanges ainsi que des déplacements, notre manière de concevoir le lieu a changé: nous sommes passés à une « conception archipel » du lieu: le noyau familial se fissure, il devient possible pour des parents, des frères et sœurs, de s’éparpiller d’un bout à l’autre du pays. Le monde devient un archipel, c’est-à-dire un ensemble de lieux épars et chers à notre cœur séparés par des chemins et des routes sans valeur qui ne sont plus que de simples moyens: la destination compte, pas le voyage. Dans ce nouveau modèle, nous ne travaillons plus là où nous dormons, nous ne pratiquons plus nos loisirs autour de notre maison. Le bureau, le lit, la salle de sport, la résidence secondaire sont reliés par différentes routes que nous parcourons à toute vitesse. Nous ne prenons plus le temps d’observer les fleurs, la forme des arbres sur nos chemins. Parfois, nous ne connaissons même pas l’existence des villes par lesquelles passent nos voitures pour nous rendre d’un endroit à un autre. De fait, nous passons nos vies dans des lieux clos dans lesquels nous restons parfois plusieurs jours sans mettre un pieds dehors. La méconnaissance ainsi que l’absence d’accès à la nature rend l’être humain moins prompt à l’aimer. Or, aimer la nature est nécessaire pour avoir envie d’en prendre soin. Cette nouvelle conception du lieu est le fléau de nos temps modernes. 

Pistes d’ouvertures et solutions proposées

 

Si la raison du déclin environnemental est l’absence d’attachement qu’entretient l’homme à son environnement aujourd’hui, alors il faut réintégrer cet attachement dans les mentalités collectives. La relocalisation de l’économie, qui fédère les habitants d’une même ville autour d’un projet commun, aurait en outre l’avantage de réduire considérablement les durées de transport, voire de les annihiler.  Nous pouvons d’ores et déjà imaginer un monde où la répartition équilibrée des emplois au sein des territoires nous permettraient de ne plus avoir à quitter notre région pour trouver du travail si nous ne le souhaitons pas. Cette possibilité renouerait aussi avec des prix immobiliers plus attractifs pour les entreprises et les habitants en évitant la gentrification. Cette mesure n’empêcherait pas pour autant l’existence de grandes villes comme Paris ou Nantes, elles seraient simplement moins habitées, permettant aux habitants de respirer.

De même, une piste intéressante serait d‘équilibrer le nombre d’espèces vivantes animales et végétales entre les territoires, entre villes bétonnées dont les seuls espaces verts sont de vastes étendues de pelouse tondue à ras et immenses campagnes remplies de maisons à l’abandon et hameaux abandonnés par les services publics. Mais les mesures possibles pour endiguer la disparition de la biodiversité et le changement climatique ne s’arrêtent pas là.

Il semble essentiel que ces changements politiques s’accompagnent d’un changement dans les pratiques courantes et quotidiennes des populations. Là où les mouvements écologistes ont tort, selon moi, c’est quand ils se fédèrent autour de l’usage de la culpabilisation et de messages alarmants pour « faire évoluer les mentalités ». Non seulement cela braque les non convaincus, mais même des personnes faisant partie du mouvement finissent par se lasser de ce genre de messages alarmistes qui, s’ils sont vrais, nous donnent plutôt envie de nous rouler en boule sous un plaid sur notre canapé que de nous lever pour « changer les choses ». L’écologie doit cesser de n’être qu’un combat, et pour cela, elle doit cesser d’être investie uniquement par un vocabulaire guerrier et péjoratif: « lutte », « manifestation », combat », « cause »: si l’écologie est déjà tout cela, elle doit être autre chose encore: un nouveau mode de vie.

L’écologie rime avec l’adoption, sur le long terme, de nouvelles pratiques quotidiennes. Jusqu’à maintenant, l’écologie était seulement vue comme des pratiques contraignantes, des privations, des restrictions résultant de notre auto-discipline pour chaque chose du quotidien (courses, transports), une lutte féroce contre notre confort et parfois contre nous-même. C’est encore pire quand nous devons justifier de ces pratiques (achats bio, compost, zéro déchet) contre le monde entier. Ces pratiques pourraient aboutir à des traditions qui, au fil des générations, tendraient à être de moins en moins questionnées. Nous devons sortir d’une écologie individualiste pour aller vers quelque chose de plus collectif.

Source: [https://commons.wikimedia.org/wiki/File:3x3_rondsLamiotWikimediaCommons.jpg?uselang=fr]

Sanctuariser la terre ne nous aidera pas. La nouvelle modernité est celle qui se sert du vivant pour évoluer. L’être humain, s’il veut survivre au futur, devra s’appuyer sur le vivant et non sur l’extermination ou le reniement de ce dernier pour trouver de nouvelles manières d’appréhender ses modes de vie. Bétonner les routes pour laisser passer un plus gros flux de voiture, et les champs pour expérimenter le potentiel des énergies qui les alimentent est un cercle vicieux et autodestructeur: notre biodiversité sera morte bien avant d’en voir les résultats. La relocalisation de l’activité humaine devra faire le belle part au train, au vélo, aux virées piétonnes, et, pourquoi pas?, au cheval. La tondeuse du futur s’appelle chèvres et moutons. La construction de passoires énergétiques devrait être interdite: quel matériau formidable que le chanvre pour isoler nos murs! Tous ces changements ne se soldent pas forcément par une baisse de la qualité de vie de l’être humain: on y gagne tous à vivre davantage en harmonie avec la nature.

Concrètement, il serait intéressant d’amorcer un changement dans nos rythmes de vie pour que le temps de l’activité humaine s’établisse en fonction du vivant: caler à nouveau notre rythme sur celui du soleil, par exemple, est non seulement une nécessité pour diminuer notre consommation quotidienne d’électricité, mais aussi une question de santé publique. En effet, seule la lumière naturelle du soleil est en mesure de nous faire sécréter de la sérotonine, hormone essentiel au bon fonctionnement du corps, donc également à la rentabilité au travail. Enfin, chose importante: ce nouveau rythme forcerait les populations à être plus attentives aux changements saisonniers, donc à la contemplation des signes qui les amorcent. Quoi de mieux pour recréer un lien à la nature de façon intelligente?

Enfin, et c’est le point le plus important, tout changement politique prend de l’ampleur quand il s’accompagne de mutations culturelles. Ces dernières sont établies par et pour le peuple. Noël, Pâques, la Toussaint, sont des fêtes d’origine païenne qui avaient pour but de marquer les changements des saisons. La création de nouveaux rituels en rapport avec ces changements permettrait d’initié une plus grande proximité entre la société et l’environnement. Les réseaux sociaux, source de créativité et de partage, ont un grand rôle à jouer dans l’invention de cette nouvelle culture commune.

Par ailleurs, le rôle de l’éducation n’est plus à prouver: si l’on continue de borner l’éducation à l’écologie de nos enfants à l’injonction du tri, nous avons fort à parier que les futurs citoyens finissent par se détourner de ces questions. Les relations avec l’environnement doivent devenir une matière à part entière à l’école, et non une question transversale que le professeur aborde selon son bon vouloir. L’économie n’est pas en reste: se saisir de ces nouveaux enjeux avec sérieux pourrait bien avoir des avantages mercantiles face à une population éduquée et en demande de produits plus locaux, plus respectueux de l’environnement, donc de l’humain qui en fait partie.

En bref, il est temps de mettre le cap vers l’émergence de nouvelles cultures riches, épanouissantes, drôle, agréable, créatives artistiques et écologiques. Le rôle des influenceurs n’est pas négligeable: aujourd’hui, des milliers de jeunes se pressent devant les écrans, prêts à faire n’importe quoi, pourvu que leur idole du moment leur montre le chemin. La politique commence à se saisir des réseaux sociaux afin de rétablir des liens de proximité avec les jeunes, les interpeller sur certaines thématiques. Qu’on soit d’accords ou pas avec cette méthode, elle existe: autant l’utiliser de manière intelligente en rémunérant certains influenceurs pour dialoguer avec leurs followers sur les enjeux écologiques contemporains, les inviter à se questionner et à créer des initiatives, et surtout les guider vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement.

Il serait utopique de penser que ces changements seraient possibles du jour au lendemain: ils s’envisagent sur un temps long. Il faut en tout cas se dresser contre une écologie de la régression, privative, punitive et culpabilisante jusqu’aux extrêmes: une telle écologie ne peut aboutir que des biais négatifs et est amenée à se dissoudre dans le pessimisme au profit de la destruction de la biodiversité. Nous n’accepteront jamais de nous priver si c’est en défaveur de notre bien-être, et si la cause écologique épouse la destruction de la culture sans rien lui apporter. Il est nécessaire et bienvenu de contribuer, chacun d’entre nous, à de nouvelles cultures régionales, nationales et mondiales qui intègrent l’intérêt humain dans la pensée environnementale.

 

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