Analyse: le terril d’Abbaretz est-il un site naturel?

 

Quel est cet endroit?

 

A une cinquantaine de kilomètres de Nantes s’élève l’unique montagne de toute la Loire Atlantique. Montagne, vraiment? Détrompons-nous. Car si de loin le relief s’impose dans le paysage loirain, il n’en reste pas moins composé… de minerais!

 

photo du terril prise par mes soins. Images libre de droit

 

Cette éminence de 70 mètres de hauteur s’est formé au gré des activités minières qui ont débuté en 1911, transformant durablement le paysage de la commune d’Abbaretz jusqu’à l’arrêt total de l’activité en 1958. Aujourd’hui, le lieu est surtout touristique, réputé pour l’impression qu’il donne de marcher sur la lune grâce au dioxyde d’étain qui donne au sol cette si étrange couleur grise.

Depuis, les politiques communales et régionales n’ont de cesse d’ordonner le reboisement et la réhabilitation des espèces animales sauvages dans ce lieu si longtemps considéré comme une source de richesse au service de l’humain. 

 

cet arbre magnifique et impressionnant se trouve sur le chemin qui borde l’étang.

Pourquoi j’en parle?

 

La fameuse « ceinture boisée » qui borde l’étang, principalement composée de chênes, de bouleaux et de châtaigniers est essentiellement d’origine artificielle. Les panneaux qui accompagnent notre visite de l’étang revendiquent eux-même le lieu comme un pur produit de l’action humaine, que l’on parle de l’étang, ancienne cavité de l’exploitation qui a été rempli d’eau par la suite, ou de la forêt dont la repousse a fortement été aidée . Pas à pas, lors de notre visite, nous avons croisé des panneaux expliquant, par exemple, les enjeux de la politique de coupe des arbres sur le site.

Pourtant, l’étang est bien classé par le département en tant qu’ « espace naturel sensible » qui désigne un espace sauvage menacé par l’activité humaine, inondable, ou bien encore abritant certaines espèces sauvages menacées. Or, le mot « naturel », ici, est paradoxal lorsque l’on parle d’une ancienne mine sur laquelle le département n’a de cesse de replanter des arbres.

Espace naturel, espace artificiel?

Posons d’abord les jalons de notre réflexion. Depuis que l’humain est capable de se lever sur ses deux pattes et de construire, on opère une stricte séparation dans la pensée anthropologique entre ce qui est le pur produit de la nature et ce qui a été transformé de la main de l’homme. En cours de technologie, en sixième, nous apprenons déjà cette distinction si fondamentale, par exemple, entre un arbre et une barque. 

Cette distinction ne disparait pas avec le temps: au contraire, elle tend à s’imposer dans la pensée écologique contemporaine. La multiplication des échanges entre les Etats Unis et l’Europe a permis l’importation, en France, du concept de Wilderness qui renvoie à une nature sauvage et épurée de toute présence humaine.

 

La main empoisonnée de l’homme

 

Cette définition de la notion de nature est très utilisée aujourd’hui en France: la volonté de laisser des espaces vierges et dénués de toute empreinte humaine est de plus en plus mise en avant comme le seul moyen de sauver les écosystèmes de manière pérenne. Sur le papier, cette idée est séduisante: comme chacun le sait, l’humain est le principal destructeur de la faune et de la flore et l’instauration d’espaces sur lesquels nous n’avons aucune prise permettra une meilleure répartition des espèces sur les territoires.

Dans le même temps, cette solution, lorsqu’elle est la seule qui puisse pérenniser l’équilibre de nos écosystèmes, nie la possibilité de toute coexistence entre notre espèce et les autres (végétales, animales). Notre seule manière de préserver la nature serait donc… de ne jamais plus y toucher.

Fini l’exploitation du bois pour nous chauffer ou construire nos maisons; terminées les cueillettes de champignons en automne. Et terminée encore la possibilité de penser l’inscription de l’être humain dans le reste des écosystèmes au même titre que n’importe quel être vivant. L’empreinte humaine sur l’environnement est aujourd’hui nocive, et sous ce prétexte, l’éliminer semble préférable à la modifier.

Pourtant, l’existence même du site du terril d’abbaretz est cependant une preuve parmi tant d’autres qu’une autre gestion des espaces naturels est possible, ne serait-ce que symboliquement. Car ce lieu incarne, dans une certaine mesure, la résilience des écosystèmes autant qu’il permet à l’empreinte humaine d’être autre chose qu’une calamité.

 

Le terril incarne-t-il la résilience du monde vivant?

 

L’étang, ancienne cavité creusée par l’industrie minière

 

La première chose qui étonne, lorsque l’on visite le site, ce sont ces grosses traces rouges sur la surface de l’eau. Mais qu’est-ce donc?

 

 

Il faut savoir que l’étang d’Abarretz est vide de toute biodiversité: artificiel, il n’abrite aucun poisson, aucune algue, et de nombreux plongeurs attestent de l’obscurité qui y règne en maître. L’étang semble bel et bien être le grand oublié de la réhabilitation des espaces autour du site de l’ancienne mine. A travers le vide, il porte en lui les traces des souffrances causées à l’environnement. Il n’est donc pas ici question d’idéaliser ce paysage, mais bien de questionner, à travers lui, l’impact de l’empreinte humaine sur le monde et la résilience qu’il peut en résulter, si tant est que l’on ait cette volonté.

Au cours de la promenade, on apprend, sur l’un des panneaux pédagogiques installés par le département, que la désertification du site due à l’industrie minière a laissé place à des arbres pionniers tels que les bouleaux qui ont pris toute la place autour de l’étang. Les chênes, issus des haies bocagères alentours, ont également profité de l’absence d’activité sur le terrain pour se propager. Or, un écosystème, comme chacun le sait, est régulé par plusieurs acteurs: les oiseaux propagent les graines de certains arbres en mangeant leurs fruits, par exemple. C’est pourquoi l’être humain a pris pleinement sa place dans sa gestion en y intégrant des châtaigniers qui ont favorisé un meilleur équilibre entre les espèces botaniques.

L’existence du terril d’abarretz est extrêmement importante et précieuse pour la pensée écologique. On est tentés de dire qu’on se « promène en nature » en famille tout en oubliant que cet espace est aussi naturel qu’un parc en plein centre-ville: l’illusion du sauvage est entretenue par le soin que le département place au service du tourisme: expansion des espaces verts, protection des espèces ornithologiques qui peuplent le terrain, peuvent parfois laisser oublier les faits que le département s’évertue à nous rappeler. Le site du terril a pu être placé sous le signe d’une exploitation abusive autant que sous celui d’une résilience écosystémique au sein de laquelle l’homme a su prendre sa place.

 

La culture n’est qu’on moyen dont la nature s’exprime

 

Après des décennies de destruction, l’action humaine dans le processus de résilience du site a d’abord été réparatrice: il s’agit de le corriger, d’y intégrer la vie tout en laissant une place à son histoire. Une histoire qui, en étant répétée à chacun, nous permettra de ne pas causer les mêmes erreurs.

L’Histoire nous rappelle les dangers des erreurs humaines que nous commettons: pour cela, l’histoire du terril est un enseignement précieux. Il aura suffi d’une chute du cours de l’étain en 1957 pour que ces activités cessent, rappelant au monde que si l’on saccage l’environnement, c’est d’abord par nécessité économique (le reste du monde n’est pas mort parce que la mine d’Abbaretz a cessé son activité: elle n’était donc ni vitale ni nécessaire pour nous). Il serait bénéfique de profiter de la beauté du site et de l’immersion qu’il offre pour l’enseigner aux futures générations: la beauté des arbres qui reprennent le pouvoir sur la terre, les oiseaux qui s’y nichent, la nocivité des cyanobactéries qui pourrissent un étang condamné à ne jamais abriter d’autre forme de vie: tous ces savoirs, destinés à lutter contre tout manichéisme, sont précieux pour la compréhension de notre environnement et de la place que nous y occupons, et que nous pouvons encore y occuper.

Retenons que séparer drastiquement l’humain et le reste de son environnement, l’être « culturel » et les autres êtres, par élimination, naturels, est une grave erreur: si l’industrie minière a pu saccager la biodiversité d’un tel endroit, c’est d’abord parce qu’elle est dirigée par une espèce humaine… qui fait elle-même partie de cette biodiversité. C’est pour cela que nous avons pu, capable du meilleur comme du pire, avec un peu de volonté politique, amorcer un début de réhabilitation de la faune et de la flore.

Au cloisonnement entre humain et nature osons opposer de nouveaux concepts. La recherche universitaire française a démantelé le concept de Wilderness dont nous parlions tantôt: il n’y a pas (du moins en France) une nature et une culture, mais des cultures, humaines et non humaines, qui manifestent leur présence dans la nature et la modifient de manière plus ou moins importante. Donna Haraway, chercheuse américaine, parle de natureculture pour qualifier la porosité entre l’homme et l’animal, entre la nature et la technologie, entre nous et les autres. Nous autres êtres humains sommes comme les fourmis: nous fabriquons des cités, pour autant, nous ne sommes qu’animaux. Ce qui fait dire à Donna Haraway que la culture n’est finalement qu’une manière dont la nature s’exprime.

Chercheuse américainne, Donna Haraway a théorisé le concept de natureculture: la culture humaine est alors inhérente à la nature elle-même.

 

Qu’on le veuille ou non, nous sommes bien là et nos activités impactent la biodiversité, pour le meilleur comme pour le pire, car nous en faisons partie. Nous sommes, au même titre que les rats, les castors et les renards, des « espèces invasives »: nous nous reproduisons vite et bien car nous avons su parfaitement maitriser notre environnement jusqu’à l’adapter à nous. Aujourd’hui, nous payons le prix d’une stratégie unilatérale ou seul compte notre propre évolution. Oublier que nous faisons partie d’un tout n’est pour ainsi dire pas la manière la plus intelligente de prospérer. Ce rapport de domination doit donc cesser: nous devons réinventer notre dialogue avec les autres espèces. Il serait en effet trompeur d’essentialiser l’espèce humaine: « tous des pourris » semble être le maître mot sur les réseaux sociaux, oubliant la formidable capacité d’adaptation que nous avons à changer. Deux grands choix se sont toujours offerts à nous: la coopération avec le reste de notre environnement ou bien la prédation envers le reste des espèces vivantes. La clé pour sortir de la crise écologique actuelle pourrait être d’apprendre à répondre à nos besoins en composant avec le reste de notre environnement et en acceptant les compromis entre confort et préservation de la biosphère.

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