Réfléchir, de Wejdene, est une chanson intéressante, et voici pourquoi

 

Le concept de « bonne musique », ce mur entre nous et la culture

 

Ça fait un moment déjà que je voulais parler de la chanteuse Wejdene. Je viens d’un milieu majoritairement étudiant, mes potes sont pour la plupart diplômés, et tous, y compris moi, nous orientons musicalement vers le même conformisme: celui d’adorer le rock, le classique et le métal, notamment les chansons avec des paroles profondes, engagées. Ces préférences musicales sont en majorité révélatrices de l’appartenance à une catégorie socio-culturelle bien distincte. Une pratique du goût liée, entre autre, à notre milieu, comme l’a découvert Bourdieu, et qui implique, dans le cas présent, de détester Wejdene.

Le problème, c’est que cette bipartition entre la « bonne musique » et la « mauvaise musique » nous enferme dans des schémas préconçus nous empêchant d’aller puiser dans ce qu’il y a de bon et d’intéressant dans certaines chansons. C’est ainsi que tout un pan de la culture tombe à l’eau pour certaines génération. Ce n’est pas une grande perte, direz-vous. Eh bien si, parfois, ça l’est.

J’ai été l’une de ces personnes qui négligeaient l’intérêt des chansons récentes. « Si ça passe à la radio, alors c’est simple: j’écoute pas ». Voix trafiquées, vision rétrograde et genrée des rôles sociaux, mêmes histoires de tromperie déclinées à l’infini, apologie de la violence, maîtrise du français approximative: tout me dérangeait dans ces chansons. Jusqu’au jour où, dans un soudain élan de curiosité, j’ai cliqué sur cette vidéo. Celle qui m’a fait changer d’avis. Elle s’intitule « Réfléchir« , et je prends le risque de me faire lyncher en disant ça: car oui, j’ai adoré.

Voilà la vidéo du clip:

 

 

Un message essentiel aux jeunes de sa génération

 

Il y a des messages qui ne passent pas quand ils sont transmis par des adultes. Qui mieux qu’une jeune adolescente peut influencer les jeunes adolescents? Wejdene est une fille de seize ans. Elle comprend les problématiques vécues par les personnes issues de sa génération, leurs envies, leurs craintes, leurs préoccupations. Cette analyse est de toute façon essentielle lorsqu’on tente de construire un tube à succès. Toutes les star font leur blé là-dessus. Sauf que là, Wejdene s’est donnée pour mission de transmettre à des fans un message utile et important en partant d’une expérience commune. Et le tout à travers une mélodie, il faut l’avouer, assez entraînante. Joindre l’utile à l’agréable, en somme.

Dans sa chanson, à chaque couplet, Wejdene va mettre en scène plusieurs jeunes hommes et jeunes femmes issus de milieux différents. Ces derniers ont un point commun: celui d’avoir fait une erreur qui leur ont coûté cher et qui ont eu un profond impact sur leur avenir. Jonathan, qui avait pourtant tout pour lui, un job, une voiture, un appart, se fait contrôler par la police alors qu’il sort d’une soirée, alcoolisé; une jeune lycéenne brillante qui choisit de négliger ses études pour sombrer dans la délinquance est expulsée de son lycée.

Ça peut paraître anodin parce que les adultes en charge de l’éducation de nos jeunes les martèlent déjà de ces message en y mettant la forme pour rendre le message intelligible, clair, à base de campagnes de préventions et autres ateliers menés par des spécialistes dans les établissements. Wejdene, elle, tire son épingle du jeu précisément parce que les problématiques des adolescents de son âge, eh bien, elle les vit en ce moment même, du haut de ses seize ans. Dire: « Hey, les amis, en fait, à votre âge vos actes ont des conséquences! Prenez la responsabilité de votre vie! » quand on est une chanteuse de seize ans, c’est un message fort qu’on envoie. Une prise de conscience collective a plus de chances d’aboutir lorsqu’on cherche à adapter son média au destinataire. Quoi qu’on en dise, Wejdene n’est pas si immature qu’on aimerait le penser, et un clip sur lequel on peut danser vaut mille campagnes de prévention.

Toucher l’affect

 

 

Au cours de la chanson, et encore plus lorsqu’on la visionne avec le clip, l’auditeur-spectateur s’attache aux personnages représentés. Ceux-ci sont d’autant plus réalistes qu’ils sont imparfaits: ils font d’énormes conneries, et pour cela, on a envie de les haïr, de les lyncher. Souvent, ils inspirent la pitié: on se met à leur place, on s’identifie à eux. Et pourtant, ils n’en restent pas moins des caricatures de la réalité. On ressent la même déception, les mêmes regrets. Ils sont des métaphores de situations maintes fois vécues. Parce que ces cas de figure sont fréquents, leur histoire, c’est aussi la notre.

Le rapport de la plupart des gens à la musique est souvent le même. D’abord, on entend une nouvelle chanson à la radio, on l’écoute d’une oreille distraite sans chercher à l’analyser. On entend d’abord la mélodie, le rythme, et après, on se met à penser aux paroles. « La mélodie est molle et déprimante, change de chaîne, ça me fout le cafard » « ça, c’est une chanson qui donne la patate et envie de danser »: un tube qui passe pour la première fois à la radio suscite d’abord en nous une émotion. Il est musique avant d’être chanson. Souvent, même, on se met à comprendre les paroles qu’en les lisant. Rare sont ceux qui vont faire attention aux paroles en premier lieu. Cela en dit long sur la manière dont ce média touche notre affect avant notre intellect. Et lorsqu’une musique suscite en nous une émotion, qu’elle soit positive ou non, quand la mélodie nous reste encore en tête une heure après l’avoie écoutée, on se met à réfléchir aux paroles, à évaluer leur profondeur. « Réfléchir » est l’une de ces musiques entêtantes dont je me suis souvenue, une nuit. Ce qui m’a permis de restituer, à mes yeux, tout son intérêt. Il fallait juste y réfléchir.

Cueille le jour en te souciant du lendemain

 

 

Au fond, en ce moment, je crois qu’on a tous besoin d’une même chose: de l’espoir. Sans tomber dans l’écueil des traditionnels donneurs de leçons, Wejdene met en scène des situations compliquées, parfois catastrophique, dans lesquelles des jeunes se sont totalement vautrés, et pourtant: le message, au fond, n’est pas culpabilisant. Au contraire, il nous incite à aller de l’avant, à se responsabiliser vis-à-vis de sa propre existence. C’est dans ce sens qu’il faut saisir « prends ce que t’as profite »: saisis ta chance, mon bonhomme. La vie t’offre plein de belles choses, ne les mets pas en danger au risque de les perdre. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

La chanson de Wejdene n’est pas message négatif, ce n’est pas un discours du défaitisme: au contraire! « La vie ça va trop vite, prends ce que t’as profite » introduit une vision de la vie qui peut paraître à première vue paradoxale. C’est en effet un contre-CarpeDiem qui se joue dans la chanson de Wejdene. Parce que ce mec dont le couple bat de l’aile et qui choisit de profiter de son ex le temps d’une soirée vit sa vie sans se soucier du lendemain, il perd la jeune femme avec laquelle il était fiancé et coulait des jours heureux. Pas très « Happiness Friendly » pour le coup. Wejdene s’oppose à la vision de la vie selon laquelle il faudrait à tout prix profiter du moment présent en se fichant éperdument du reste. En somme, en se déresponsabilisant. Pour elle, profiter implique aussi de se projeter dans l’avenir. De ne pas foutre ses études en l’air ou conduire ivre, donc.

 

Accepter qu’un artiste ne soit pas parfaitement vertueux

 

C’est l’un des enjeux fondamentaux pour l’artiste de notre époque. Bercés par le précepte moral « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse », nos sociétés occidentales tolèrent de moins en moins la violence. Toutes formes de violences, qu’elles soient ancrées dans la réalité matérielle ou bien symbolique. A ce titre, il est difficile de ne pas s’insurger lorsque l’on voit Wejdene multiplier les placements de produit (le sac cabas Shein, par exemple) dans son clip, encourageant les jeunes à la consommation de produits peu respectueux de la planète et des droits humains.

Aujourd’hui, pour la majorité des personnes éduquées sur les questions écologiques et sociales, faire du placement de produits pour une entreprise qui traîne derrière elle de nombreuses casseroles est un acte préjudiciable quand on est une chanteuse à succès. Cela peut paraître paradoxal: un message conforme à la bonne morale est envoyé aux jeunes, et dans le même temps, Wejdene n’hésite pas à multiplier ses sources de revenus en les incitant à acheter des produits dont ils n’ont pas besoin.

Du coup, la question est la suivante: peut-on accepter qu’une star puisse envoyer à ses fans un message plein de bon sens tout en tentant de les corrompre sur  un autre sujet? En clair, est-ce que nous, citoyens, sommes prêts à accepter l’idée qu’une chanteuse puisse faire de la prévention contre les comportements à risques et dans le même temps manipuler son public pour lui faire acheter des chaussures? Rien n’est moins sûr. Pour ne pas être « cancel » une star doit être exemplaire. On réclame aujourd’hui la perfection.  Il suffit qu’un scandale éclate pour qu’une personnalité voit tout son travail remis en question, voire tout simplement boycotté.

 

Source [https://www.google.com/search?q=jk%20rowling&tbm=isch&hl=fr&tbs=il:cl&client=firefox-b-d&sa=X&ved=0CAAQ1vwEahcKEwjw1srojoDwAhUAAAAAHQAAAAAQAg&biw=1349&bih=626#imgrc=2O7v3raA8ylzmM]

En prétendant que j’ai aimé cette chanson, ne chercherai donc pas à dire que Wejdene ou son œuvre sont parfaites, loin de là. Seulement qu’elle n’est pas la chanteuse écervelée qu’il est à la mode de critiquer et que des choses intéressantes peuvent ressortir de chacun, même des personnes que Twitter ou l’opinion public a jugé bon de condamner au nom de la bonne morale. Sur ce, je vous laisse avec une formidable vidéo du youtubeur Linguisticae qui évoque la relativité des goûts musicaux et donne une autre vision de ces chanteuses et chanteurs bien trop souvent méprisés:

Laisser un commentaire