Changer : méthode : un retour sur soi au service d’une réalité sociale

Changer : méthode : un retour sur soi au service d’une réalité sociale

 

Élevé au fin fond de la campagne du Nord de la France, près d’Amiens, Eddy Bellegueule veut s’affranchir de la pauvreté et se venger d’une enfance vécue dans la misère.

Eddy Bellegueule a grandi dans les codes du prolétariat. Au collège, le théâtre devient un refuge pour échapper, temporairement, à sa famille, à ses codes, à ses usages qu’Eddy juge bas et vulgaires. Le lycée se présente alors comme une épopée provoquée par la nécessité de fuir. Fuir la maison de l’enfance, la misère et l’isolement. Fuir ce que le jeune garçon appelait déjà l’Insulte, à l’école et chez ses parents, en raison de son homosexualité, et surtout fuir la personne qu’il était, l’absence de culture. Changer. Ses rencontres successives avec Elena, puis Didier, l’aident à s’élever sur l’échelon social. De la misère à la bourgeoisie, de l’université d’Amiens à l’ENS à Paris, les Eldorados se superposent et s’assemblent pour former une mosaïque d’expériences mais aussi de déceptions desquelles Eddy sort grandi.

L’autobiographie de celui qui changera de nom pour devenir Édouard Louis évoque l’exclusion d’une partie de la France rurale, grande oubliée des gouvernements. L’université marquera un tournant urgent dans son existence. Privé d’argent, privé d’éducation, il faut tout rattraper. L’apprentissage des codes de la bourgeoisie s’opère, toujours avec une certaine maladresse. Le jeune garçon grandit mais n’oublie jamais. Car même au milieu d’un repas à la bougie avec du Bach comme fond sonore, Édouard est encore le petit Eddy, en plus âgé. Derrière la colère réside en puissance la conscience politique et sociale de l’artiste engagé que deviendra Edouard Louis, puisqu’ « il faut entrer dans ces mondes pour ressentir à quel point la différence est réelle, et à quel point elle est partout, pas seulement dans l’argent mais dans les façons de penser, de marcher, de respirer, partout. »

Changer: méthode parle de conditionnement de l’individu, condamné à être d’abord le produit d’une classe, d’un rang social duquel il semble difficile de s’extraire. Les personnages se muent, enracinés, souvent inconsciemment, dans des actes, des habitudes, un langage trahissant leur appartenance à un milieu. Le récit choque, froisse, exaspère son lecteur. Ce qui révolte, c’est l’impression d’assister à deux romans juxtaposés l’un dans l’autre, tant les univers sont différents, tant l’écart est immense entre une famille vouée à élever plusieurs enfants avec sept-cents euros par mois et le bourgeois qui va au théâtre et possède un tapis en peau de bête sauvage. La superposition de ces deux univers peut suffire à faire réfléchir le lecteur sur le conditionnement social, mais le retour d’Edouard sur lui-même, sans fard, vient ajouter de la teneur à l’expérience. Le récit d’une rébellion contre l’injustice sociale, certes, mais aussi l’expérience des souffrances que bâtit la misère. Changer : méthode vaut mieux que cent discours théoriques sur le conditionnement social.

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